Quel est l’enjeu de la transition énergétique en Suisse?

André Borschberg: Ce n’est pas une question de technologies ni de développement de solutions, mais bien le défi de faire accepter le changement dans les différents milieux: du business model des entreprises, en passant par la perception de la population, jusqu’au monde politique pour inciter à prendre les bonnes décisions. On doit oublier certaines choses, désapprendre certains acquis pour accepter de nouvelles manières de faire. C’est l’enjeu pour porter cette transition énergétique.

Bertrand Piccard: L’enjeu consiste à produire localement de l’énergie propre plutôt que de dépenser 13 milliards de francs par an pour acheter de l’énergie sale à l’étranger, et utiliser cette énergie de façon efficiente plutôt qu’avec les systèmes archaïques actuels qui la gaspillent.

Comment dépendre moins de l’énergie?

A. B.: Il faut rendre notre utilisation de l’énergie plus efficiente. Le moteur électrique a une efficacité de 90%, celui à combustion interne, à essence ou diesel est d’une efficacité d’environ 30%. Deux litres sur trois de carburant sont perdus. Il existe des systèmes de propulsion qui offrent aucune perte d’énergie. Il faut faire basculer le monde vers l’efficacité énergétique, miser sur les technologies propres qui permettent une meilleure utilisation des ressources.

B. P.: En créant à l’échelle suisse, je dirais 3 approches. La première, produire de l’énergie renouvelable de façon décentralisée. La deuxième, mettre en œuvre les capacités de stockage, car il en existe déjà beaucoup. La troisième, augmenter l’efficience énergétique.

Aujourd’hui, entre la moitié et les trois quarts de l’énergie utilisée est perdue ou gaspillée car les systèmes sont démodés et inefficients: ils ont été inventés il y a 130 ans! Les moteurs à combustion, les chauffages, les réseaux de distributions, sans même parler des ampoules à incandescence qui ne présentent que 5% de rendement… Il s’agit donc de moderniser nos infrastructures pour produire une énergie propre, indigène et l’utiliser de manière efficiente.

Quelle est la relation entre la consommation d’énergie et la croissance économique?

A. B.: Les deux sont très liées. On introduit constamment des avancées technologiques et de nouvelles idées très consommatrices d’énergie. Le bit coin utilise par exemple une technique d’enregistrement des transactions basée sur un concept très consommateur d’énergie.

Pour décrypter les transactions, le système utilise des serveurs informatiques dont la consommation est égale à celle d’un pays comme l’Islande! On est donc de plus en plus efficients, mais on risque de consommer beaucoup plus car ces nouveaux services sont très gourmands en énergie. D’un autre côté, il faut économiser mais on verra toujours la consommation augmenter car ces nouvelles idées et nouveaux besoins nécessitent beaucoup d’énergie.

B. P.: Une croissance économique nécessite une croissance de la consommation énergétique mais pas nécessairement une croissance des émissions de CO2. Aujourd’hui, on peut découpler la croissance économique et la production de CO2. C’est dans cette direction qu’il faut aller avec l’énergie renouvelable. L’efficience énergétique est maintenant un des grands chantiers à l’étranger, notamment lié à la digitalisation de la consommation: toute cette intelligence du «smart grid» qui consiste à optimiser la distribution et la consommation d’énergie.

C’est le chauffage, l’éclairage, la climatisation qui s’activent en fonction de votre présence dans votre domicile et non plus comme aujourd’hui, où tout continue à fonctionner en votre absence. C’est aussi la répartition de l’énergie dans le temps et l’espace pour éviter les pics de demande.

Prenons l’exemple des chambres froides qui consomment beaucoup. Quand l’énergie abonde, on va les refroidir à -25 degrés au lieu de -18. Un pic de demande survient, on coupe l’alimentation et la température remonte lentement de -25 à -18. On stocke ainsi de l’énergie dans du froid pour lisser les pics de consommation.

Grâce au smart grid, on peut diminuer jusqu’à 20% la production énergétique d’un pays. Avec la production d’électricité au charbon ou au nucléaire, on est contraint de produire 100% du pic de consommation sur 24h, car il n’est pas possible de faire du « ON - OFF » pour s’adapter aux besoins.

Comment définiriez-vous l’efficacité énergétique?

B. P.: Je préfère parler d’efficience car cela tient compte du moyen utilisé. L’efficacité serait d’interdire toutes les voitures et les chauffages, c’est efficace mais pas efficient car la société ne fonctionnerait plus.

L’efficience consiste à remplacer les vieux systèmes qui gaspillent l’énergie par des systèmes qui l’optimisent. Si on remplaçait en Suisse tous les radiateurs électriques par des pompes à chaleur, on économiserait l’équivalent de la production d’une centrale nucléaire. Si on remplaçait toutes nos ampoules par des LED, on économiserait la production d’une deuxième centrale. Ceux qui comprennent que l’enjeu est bien de remplacer ces vieux systèmes vont gagner, les autres vont perdre.
 


 

«Les Suisses ont de la peine à comprendre que si on veut de la croissance économique, de nouvelles places de travail, de la richesse locale, il faut embrasser cette transition avec enthousiasme.»
 

Pourquoi est-ce important de prendre part à la transition énergétique?

A. B.: C’est essentiel, on développe de nouveaux produits, de nouvelles applications, de nouveaux systèmes qui augmentent notre consommation d’énergie et si on ne fait rien ce sera un désastre sur toutes les dimensions: pollution, climat, etc… Il faut voir la transition énergétique comme une opportunité pour créer de nouvelles solutions.

Prenez la propulsion électrique pour les avions. D’un côté cela permettra d’être plus efficient donc moins polluant, de l’autre nous pourrons nous déplacer à moindre coût et de manière presque silencieuse. Cette nouvelle technologie permet de répondre à de nombreuses critiques faites au monde de l’aviation. C’est ma grande motivation.

Quelle est la place du nucléaire dans cette transition énergétique?

A. B.: Pas très grande, car le nucléaire est beaucoup plus cher et souvent présenté avec des chiffres tronqués. Au final, le prix du démantèlement, du stockage représente d’importants frais cachés.

Le nucléaire a aussi un impact sur le très long terme, on le cache quelque part, on l’enfouit, sans connaître son impact dans l’évolution des sols ni de quelle manière ils vont se détériorer et impacter les générations futures. C’est un pari sur l’avenir tout à fait inacceptable pour moi.

B. P.: Quand on parle du nucléaire, il faut sortir du débat passionnel pour ou contre et simplement regarder son coût. Aujourd’hui, c’est indéniable, l’entier des coûts est plus cher que le renouvelable. Tout est dit. 

Quel est votre point de vue sur les principaux obstacles en jeu?

A. B.: Il faut changer les business model et cela est difficile. Le secteur automobile à été très longtemps frileux sur l’électrique et ce n’est pas parce qu’ils ne savaient pas faire mais parce qu’ils ne voulaient pas tout changer et n’ont pas voulu modifier leur manière de fonctionner.

L’île d’Hawaï, par exemple, consomme de l’électricité importée par bateau. Le pétrole, gaz ou charbon sont vendus 35 cents le kilowattheure, c’est 4 fois le prix que sur le continent! Alors qu’on a le soleil, le vent et la mer. La transition est très lente, on aimerait que le monde politique soit plus conscient des opportunités et débloque les situations.

B. P.:  Le principal obstacle est le manque de compréhension de certains entrepreneurs et politiciens que la transition énergétique ouvre de nouvelles opportunités économiques. On a beaucoup trop d’acteurs du domaine arc-boutés sur un ancien modèle qui est en train de péricliter. Cela me fait peur.

Les Suisses ont de la peine à comprendre que si on veut de la croissance économique, de nouvelles places de travail, de la richesse locale, il faut embrasser cette transition avec enthousiasme. 

Quels résultats ou changements concrets vous amèneraient à considérer que la transition énergétique est réussie?

B. P.: Au moment où on aura réussi à décorréler les émissions de CO2 et l’augmentation du PIB, où on aura une croissance économique accompagnée d’une diminution de la pollution. Qu’on puisse au final économiser ces 13 milliards de francs envoyés à l’étranger chaque année pour importer de l’énergie qu’on pourrait produire nous-mêmes.

Quels sont vos projets pour le futur?

A. B.: Créer et développer des technologies de propulsion électrique pour permettre à l’aviation d’être plus propre et de concevoir d’autres types d’avions, par le biais de ma start-up qui est un héritage direct de Solar Impulse. Ce n’est pas simplement remplacer un moteur à combustion, c’est aussi l’opportunité de créer de nouveaux designs.

Nous travaillons à moyen terme sur un objet volant qui permet de décoller et d’atterrir verticalement en utilisant des moteurs un peu comme les drones.  Ce n’est pas simplement travailler pour un monde meilleur, mais tenter de créer de nouvelles offres et industries en étant plus efficients. Ce n’est pas la technologie qui freine le développement de ces nouvelles idées, mais notre état d’esprit et la vitesse à laquelle on veut les appliquer.

B. P.: J’ai lancé la Fondation Solar Impulse sur la sélection et la labellisation de 1000 solutions qui permettent de protéger l’environnement de façon économiquement rentable. Un panel d’experts indépendants en prouvera la rentabilité de même que la crédibilité technologique.

Le but est de présenter ce portfolio de solutions à tous les gouvernements pour leur démontrer qu’ils peuvent être beaucoup plus ambitieux dans leurs politiques énergétique et environnementale! Pour accélérer la transition, il faut parler le langage industriel plutôt que le langage écologique; il faut comprendre que les mesures à prendre sont logiques et pas seulement écologiques.